CARNETS DE TRAVERS, FRAGMENTS D'UNE VIE EN COURS

2 mai: Désenchanté du cimetière, des vaches blanches, du château d’eau. Du village en pente sur la colline endormie. Désenchanté des haies vives, déshérence et peupliers. Du fermage sous le grand projecteur. Dans le fond de la toile une humeur vagabonde envahit le bocage. Une charrette grince en nombreuses langues sèches. Le cours du soir est de mauvaise qualité.

22 avril : Souvent dans l’ombre des maisons, avant qu’elles ne se replient dans le dernier souffle d’un homme, des froissements s’étiolent parmi les gestes limités. Un drap s’étire, un robinet goutte dans l’obscur, une scolopendre humide arpente en douceur un mur. Et ce que l’on retient d’elles c’est une porte sur laquelle s’appuie avec insistance une nature impatiente.


7 avril: J’ai eu beaucoup de mal avec l’entame du journal de Pierre Bergounioux et puis aujourd’hui, la grande joie de retrouver les 2000 pages de ses jours d’insectes et de bois sculptés, de cuivre martelé, de désespérance littéraire. Deux heures sur un banc de Saint Jean de Maurienne parmi les vieux arabes qui discutent au soleil dans un parc où trône une statue inconnue que personne ne nommera jamais. Une statue, c’est une statue.


21 mars 2011: La peau comme une oxydation de la chair. Il faut bien stopper la matière pour ensuite passer à une autre ! Celle de l’air et de son château bruyant de corneilles, de drapeaux qui flambent. Au-dessous, les ardoises, tant de pages rivées à la charpente solide, sous lesquelles on demeure près d’une table en miettes. Entre les deux bâtisses maintenant le tout, la laurelle qui n’en finit plus.

                      Le soir intensifie les berges près de l’eau devenue noire. Un dernier sursaut de roselière puis les villages s’allument automatiquement, de loin en loin, à la nuit. Le Rhône continue dans l’obscur divisant les lumières.



18 novembre 2010: nous mourrons, nous mourrons. Et pour certains comme Victor Hugo, des statues sont érigées sur des places désertes sur lesquelles manque parfois le gros orteil. On se demande alors sur quel bureau encombré il sert de presse papier.

30 novembre 2010: Patrice Chéreau parle d’une comédienne qu’il dirige dans une pièce de Marguerite Duras. Durant toute l’interview pas un instant il n’a regardé la caméra, ni même le journaliste. Il parlait les yeux baissés pour lui-même. Pourquoi ai-je eu l’impression qu’il parlait uniquement de lui-même et que nous n’existions pas.

2 décembre 2010: Genève, je n’ai pas regardé le Rhône qui s’écoulait en douce du Léman. Un trompettiste se réchauffait les doigts, trompette sur les genoux. Une vieille femme marmonnait, un cadeau pendant au bout du bras. Elle ne parlait à personne, elle-même ne s’écoutait pas. Le mari devait être mort depuis la cigarette, le travail et le temps qui passe alors qu’il venait tout juste de naître. Des voitures tournent en ville à la recherche d’un magasin qui pourrait contenter un client sérieux. Certains oiseaux nichaient sous les stucs enluminés des grands cafés. Des anciens lisaient leur journal avant de rentrer pour la purée et le jambon. Peut-être pour du cervelas. Les empreintes, sur les trottoirs et dans la rue, devenaient un coulis grisâtre pour effarer le ciel blanc. Un homme déguisé en chien claquait des dents contre un mur, sa mâchoire est en bois et son chapeau est vide. Des roumains jouent au bonneteau et gagnent entre eux une fortune en attendant la poule aux œufs d’or qui voudra bien pondre avant l’arrivée de la police. Au Galicia, près de la gare, les postiers gribleus boivent du rosé. Les employés des chemins de fer avalent des bières et les ouvriers du bâtiment ont faim.  Ils retourneront au froid construire des immeubles vides à l’instant de la nuit. Tous heureux et bruyants de vivre une aventure. La ville tient grâce à eux et le froid se matérialise sur les toits. La patronne offre une tranche de saucisson sur du pain à un homme qui boit lentement son chasselas. C’est peut-être moi qui mâchouille dans le brouhaha. C’est peut-être moi qui écris ces mots. Rien n’est sûr à Genève en hiver et je n’ai pas de pensées plus intéressantes entre les dents. Comme si nous pouvions plonger en notre cervelle pour y dénicher un argument poétique alors que tout se décide en dehors de nous. Voir la neige qui tombe sans cesse et sans un mot de trop.

25 janvier : le cochon ronchonne à chaque pas. D’être considéré comme un cochon le met hors de lui.

Genève. Trente cinq morts dans l’aéroport de Moscou. Sur la photographie qui illustre ce carnage, un enfant pleure dans les bras d’une femme. Sur le quai 7 de la gare Cornavin à Genève je note cette information. Chaque jour je pourrais en faire de même. Chaque jour une bombe pourrait exploser où je me trouve. Où tout le monde se trouve. Je pense au poème de Wislawa Szymborska, Le terroriste, il regarde. La bombe sautera à treize heures vingt. Il n’est maintenant que treize heures seize… Lorsque j’aurai fini d’écrire ce texte, sans pouvoir sur le cours des choses, je regarderai les montagnes qui défilent et les jardins d’hiver et leurs choux sentinelles décharnées. L’ombre du train sur l’herbe rase et grise. Je penserai sans doute au prochain livre que j’aimerais écrire.

L’homme se ferait-il exploser une deuxième fois, si par chance pour lui et pour la vie qui veut vivre il sortait indemne de cet acte définitif.

Courir après ce que l’on peut obtenir est la meilleure façon de vivre et tout nous est permis. A moins d’être un nain et de vouloir jouer au basket parmi ceux qui ne le sont pas !