LA PUDEUR MÉCANIQUE, Sylvain Larrière




LA PUDEUR MÉCANIQUE

On ouvre la porte, le monde est déjà là. Dans son obscurité crantée, le retour incessant des lumières, comme une nostalgie répétée, tournoyante. Retrouvées à l’instant précis de leur perte. Une caresse dans les yeux et puis s’en va ! Juste le temps pour nous de se tenir à soi, que déjà le monde perdu revient encore nous étonner. Nous avons changé devant lui ! On le retrouve pourtant en chacune de ses révolutions dans le chant des galets et des fers ajustés. Nous avons changé devant lui, et pourtant toujours le même qui passe en chacune de ses secondes. Il est quelle heure, le savons-nous ? À L’intérieur même du temps sans aiguilles. Il est quelle heure à l’horloge des lumières et des ombres offusquées ?

Nous avançons avec curiosité, sagesse, étonnements dans le rêve organique. Que regardons-nous ? Sinon nous-mêmes, l’éphémère, l’incertain, la pudeur mécanique, la paix d’un tour de manège intime. Que regardons-nous ? Sinon le vide organisé. Tournoiements des miroirs et des drapeaux au-devant des campagnes cylindriques, des lacs verticaux et des ciels maquillés dans les poches mystérieuses du hasard. L’appel des mosaïques à l’orée des loupes. La pensée glisse dans les spirales au plafond des soudures. Plus on avance et plus on se perd, pour retrouver ce qui nous éblouit dans la chair.

Dans le cliquetis des boites, l’enfance continue. Les courbes nous attirent, nous renvoient des rejets de lumières, des restes de beauté. Comme l’on s’avance et se penche dans les feuillées désertes en écartant les noirceurs du fond des âges, les précipices miniatures. En écoutant les murmures dans le théâtre d’ombre et les apparitions petites au fond d’un buisson d’eau claire. On découvre la vie, sa mécanique tendre. Les organes, les soufflets, les outils de clarté. L’enclume au fond glorieux de la forge élémentaire. Les mouvements perpétuels du jour à la nuit, de la nuit au jour, du jour à la nuit…

Joël Bastard
La Crapaude, 12 février 2018