Jean Anguera / Joël Bastard

LA FORME EN TERRE

Il charge la brouette d’argile dans l’ombre de l’atelier. Une terre qu’il arrache du tonneau lourd et qu’il frappe pleines mains pour en faire des têtes rondes ; qu’il jette, tête après tête, dans la brouette pour un atelier grandeur nature. Des gorges de doigts agités traversent déjà la pâte grise. Déjà la sculpture veut s’animer. Toujours la même argile déformée, retraitée, revécue depuis si longtemps et qui vient d’ailleurs. La mémoire pétrie sans cesse. 




PORTRAIT DE L’INCONNU

L’inconnu est passé dans la transparence de l’air, il avait les traits de l’invisible. De sa niche de terre, là où logent ses mains, le sculpteur agrandit l’espace. L’inconnu lui sourit, de sa grâce l’accueille. Il connaît ses impasses, ses fièvres, le réconforte. L’inconnu file sous ses doigts. Ses ongles sont à la terre à l’entrée du terrier. Il fait sa trace d’exister dans le ciel, quand tout est au sol, l’emporte, lui parle à voix basse des formes. Ce qui nous traversent : le désir organique, le ciel et son chemin de terre.




CE QUE NOUS SOMMES DERRIÈRE NOUS

Il se retourne sur lui, sur la terre qui le veille sans arrêt. Mais toujours se tiennent dans son dos : le poids comme la légèreté, la solitude. D’autres ciels, d’autres astres et cet autre chemin, né de lui, qui s’éloigne encore.

Sur nos épaules, ce qui s’appuie est sans poids. Si nous penchons pour aller, de cette présence inexpliquée, c’est de la nature. Avec le paysage, allons ! Sommes l’entier de ce que nous allons : la trace, la durée, l’infini. La densité du verbe et de la matière dérobée du tonneau lourd, allons ! Devenons ce que la terre veut de nous, de toutes ces mains extraites de la masse.




Il arrache des lambeaux d’argile à l’argile, la déplace pour un ailleurs de circonstance. Gravissons les étages de la présence ! Des faisceaux de lumière tombent des nuages, tombent des oiseaux. La terre monte à l’assaut d’elle-même, nul besoin de montagnes pour cela. Le sculpteur regarde ses doigts aller d’un instant à l’autre. Ses doigts volettent autour de l’apparition de la tour. Il écoute l’enterrement joyeux des pépites d’argile et le gloussement intempestif d’une perdrix près des colzas, à l’extérieur de tout.


L’IMPACT D’UNE MÉTÉORITE HUMAINE

C’est l’impact d’un homme dans l’immensité plane. L’homme marche assis dans sa terre. Avec elle il demeure établi dans son contour et dans sa masse. Assis dans sa marche, c’est possible ! Les doigts de l’apesanteur sont engloutis dans le passé. Les mains au centre de la mémoire. Les mains figées dans la mémoire.

Le sculpteur repassera par la ruelle, la sellette et la sculpture en équilibre sur la brouette, la plaine retournera dans l’ombre de son atelier. Enfin, l’herbe se relèvera de l’effort et du sens lorsque tout sera achevé, le temps d’aujourd’hui et sa forme.



Joël Bastard

Givraines / La Crapaude en Dordogne
Avril 2017