Cette édition originale de la nouvelle
Le marginaire
a été tirée à 100 exemplaires.
Le marginaire
Regarde moi cette terre ! Je n’y arrive plus. Il n’y a rien à faire. Et ces garces ! Regarde moi ces garces, le parc électrique est foutu. Je ne sais plus quoi faire pour les tenir. Paye-moi un coup !
Debout sur le seuil de la ferme, Ferdinand contemple les dégâts du haut de sa maigreur excessive. Les dégâts de la pluie, du soleil, des chèvres et de cette argile intraitable. Je lui sers un rouge bien violet de chez Salson. Un paysan de ses copains, qui vit de l’autre côté du bois et qui, à l’occasion, donne des conférences sur le communisme pour tous dans ses champs. Rien ne peut arrêter son discours. J’ai moi-même assisté à l’une de ses conférences sous la pluie. Salson portait un sac en toile de jute sur les épaules. Il m’a parlé du remembrement, de la Suisse, des banques et de l’élagage de sa haie qui traîne en longueur. Je m’attendais à ce que Jacquou le croquant sorte d’un buisson tout ébouriffé et vienne me saisir le billet de cent francs que je froissais anxieusement dans ma poche. Ferdinand, en buvant ce vin à dérouiller tous les écrous de son atelier, boit le travail de Salson et rince le sien pour quelques minutes. Que fait-on là à neuf heures du matin au milieu de la boue, des chiens, des pruniers et des étangs ? Je m’en sers un aussi. Ferdinand ne prend pas le temps de me regarder. Il pose son verre et file à la fromagerie, sa fille lui a préparé la commande du jour. Il soupèse du regard sur le pas de la porte, trois ou quatre voitures en mauvais état et en choisit une. Celle-ci tiendra sans doute le temps de la tournée ! Après avoir enfourné proprement tous les fromages de chèvre dans le coffre, il repasse à la cuisine. Change de pantalon en marchant, se mouille les cheveux, un coup de peigne et c’est bon. Je vois sa forme sèche et nerveuse qui va et vient de l’autre côté de la porte vitrée. Puis il s’arrête, devient caillou devant le miroir. Caillou dans lequel deux yeux bleus clairs bougent à peine, ensuite il passe la tête. Tu viens ! Oui, je viens ! De sa part ce n’était pas une question, de la mienne ce n’était pas une réponse...